Théorie artistique complète

La culture et le rôle de l’Art et de l’artiste dans la société>

Je crois que peu de citoyens comprennent réellement ce rôle. Pour la majorité des gens, l’utilité de l’Art se limite au tourisme, au développement personnel, à la décoration, aux loisirs et au divertissement. Pour les politiciens, il semble être davantage un outil de propagande ou de séduction qu’il faut bien contrôler. Tout au plus, sont-ils conscients de l’apport économique du milieu culturel.

Il ne faut pas croire que je dénonce l’ignorance des uns ou des autres. Il n’y a pas de consensus sur le sujet, et cela, même parmi les artistes et les spécialistes en la matière. Aussi les gens se bornent-ils à répéter les idées reçues, celles que leur dicte le « sens commun ».

Pourtant, la mission sociale de l’Art est fort différente de celles énumérées plus haut. L’Art est essentielle pour l’évolution de la société. Sans son apport, nos sociétés modernes déclineraient rapidement.

Il faut admettre que le rythme d’évolution social exige une adaptation beaucoup plus rapide au changement que celui auquel étaient soumises les sociétés par le passé.

Et selon moi, c’est dans ce processus d’adaptation au changement qu’intervient l’artiste.

« L’artiste est un empêcheur de tourner en rond ». Dit comme cela, cela peut avoir l’air ridicule, mais j’ai de bonnes raisons de déclarer cela.
En sociologie, on désigne la société comme « un ensemble d’individus qui partagent des normes, des conduites et une culture, et qui interagissent en coopération pour former un groupe ou une communauté ».

Il y a des petites sociétés : un village, un quartier, un bloc à appartement. Puis, il y a des grandes sociétés : une ville, une région, un pays ou l’humanité. Tout est relatif.

La culture y est définit comme un « ensemble de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte » (Guy Rocher). La culture, ce n’est donc pas juste la tourtière et la pâté chinois, c’est aussi notre façon de parler, de penser, d’aborder les gens ou d’habiter nos maisons, comment nous établissons nos relations avec notre milieu familial, professionnel ou avec l’Univers.

La notion de sens commun « se rapporte à une forme de connaissance regroupant les savoirs socialement transmis et largement diffusées dans une culture donnée : normes, valeurs, et symboliques ». Ce sont tous ces choses en lesquelles nous croyons normal de croire et qui ne repose que sur des croyances transmises par notre famille, notre milieu, nos institutions. Par exemple, jusqu’à Galileo Galilei, tous les occidentaux croyaient que la Terre était plate. Si quelqu’un affirmait le contraire, au mieux, il passait pour fou sinon, il finissait au bûcher. De même, il était bien évident pour nos grands parents qu’il ne fallait pas aller se baigner dehors en hivers, pourtant, les Suédois le faisaient depuis longtemps, comme nous le faisons aujourd’hui dans nos spas. Et si je dit que je monte dans le Nord », vous saurez que je suis de Montréal parce que partout ailleurs au Québec, on monte à Montréal. Ces savoirs concernent toutes nos habitudes, comment nous nous habillons, qu’est-ce que nous mangeons et comment nous le faisons, à quelle heure nous dormons, comment nous travaillons, nous vivons et nous mourons. Tout ce qui a l’air d’avoir du « bon sens » d’après nous.

Je me référerai au corpus théorique de l’interactionnisme symbolique où l’on considère que la vérité et le réel sont des constructions de l’esprit définies comme des interprétations de l’individu. Selon ces théories, on ne peut jamais saisir le réel telle qu’il est. Nous interprétons toujours la réalité sur la base de nos connaissances, de notre culture et de notre idéologie, dans les limites étroites de nos sens et de notre technologie. On peut en déduire que le sens commun « est un système de vérités (ou d’interprétations) partagées par un ensemble donné d’individus. » Ces interprétations ou vérités partagées par les membres d’une société sont souvent teintées d’ethnocentrisme, parce que nous avons souvent tendance à les considérer comme des vérités universellement partagés. Cet ensemble de vérités partagées est acquis par socialisation.

Si on s’arrête à la définition de « sens commun » du psychologue et philosophe américain William James : « Le sens commun est un ensemble d’interprétations cristallisées », nous pourrions imaginer quelle grave sclérose guète la société si ses membres refusaient les nouvelles idées. Ne détenant pas la connaissance ni la vérité, les étres humains sont condamnés à se bâtir une vision de leur monde sur des hypothèses. Malheureusement, il devient facile pour eux de croire que ces hypothèses représentent des vérités, surtout lorsque ces idées leur ont été inculpées dès la plus tendre enfance. Alors, lorsqu’une nouvelle découverte remet en question la quiétude qu’apporte leur propre construction de pseudo-certitudes, c’est souvent leur univers tranquile qui menace de s’effrondrer, parfois même leur mode de vie.

Pourtant, c’est là le prix qu’il faut payer pour faire face efficacement aux problèmes que l’humanité rencontre. Il est donc essentiel que ces interprétations soient régulièrement remises en question. Nous tenons tous pour vérité un certain nombre de faits ou d’hypothèse qui seront peut-être remis en question demain par l’avalanche des nouvelles idées. Le réel doit donc être réinterprété. Or, il faut un certain temps à une société pour ajuster l’ensemble de ses croyances à l’arrivée de nouvelles « vérités ». Il n’est pas surprenant dans ces conditions que les jeunes générations accueillent plus facilement les nouvelles idées.

Songez à la pensée cartésienne ; trois siècle plus tard, elle n’est pas encore partagée par tous. Certains parce qu’ils sont rendus plus loin, mais la plupart en sont encore à la pensée « scolastique » ou « symbolique magique ».
Un jour, alors que mon frère et moi débattions d’athéisme et d’agnosie, ma mère nous demanda angoissée, « ça voudrait dire que votre père et moi nous sommes sacrifiés toute notre vie pour rien ? ».

Résistance au changement, confort intellectuel, idéologie trop bien intégrée par la population ou vérités contradictoires sont des écueils auxquels les nouvelles vérités se butent immanquablement. La société a donc besoin qu’on la secoue régulièrement, parfois avec violence, pour qu’elle prenne conscience du décalage. Donner un bon coup de pied dans la fourmilière, c’est là le rôle de l’artiste et de l’art.

L’artiste n’a pas à proposer de réponse, parce qu’alors son travail deviendrait propagande. Son rôle est plutôt de poser des questions, de relever les contradictions, d’ouvrir les esprits aux nouvelles idées.

L’Art est subversif d’abord parce qu’il nous amène à remettre en question notre compréhension de la réalité.

L’Art interroge le spectateur dans tous ses rapports avec l’univers. Que ce soit sur des questions idéologiques, d’esthétisme, éthiques, culturelles, de valeurs sociales ou dans ses relations à l’autre; il doit être amené à se remettre constamment en question, à revoir ses pris pour acquis. Ici, il n’est pas uniquement question d’art socialement engagé, cela concerne toute pratique artistique car, même une pratique axée uniquement sur l’esthétisme soumet tout de même à son public les choix esthétiques de l’artiste. Or, cette sélection est nécessairement idéologique. Elle propose une vison du monde, que celle-ci soit conservatrice, neutre ou innovatrice.

L’artiste, qu’il soit soucieux des modes ou tente au contraire d’innover, cherche à donner un sens à ses oeuvres qui soit accessible à son public. Plus substilement, je crois que l’art, en reccourrant aux discours analogiques ou métaphoriques, prépare l’intellect des individus à recevoir de nouvelles idées sans énoncer celles-ci, comme s’il reconfigurait nos synaptes pour que les nouvelles idées y circulent plus facilement. Un peu comme si l’art, en faisant vivre aux spectateurs de nouvelles expériences ou simulations, forçait leurs cerveaux à développer certains nouveaux schémas synaptiques afin qu’ils puissent ultérieurement assimiler plus aisément de nouveaux concepts, de nouvelles idées.

Chaque artiste est une éponge qui s’imbibe de son environnement. Il est le résultat d’interactions complexes entre la génétique, le biochimique et le psychologique, combinées avec d’autres interactions sociales, culturelles et environnementales. Il évolue donc au gré de ses expériences personnelles, des événements et des changements sociaux. De plus, d’autres facteurs entrent en jeu: l’état et la qualité de la connaissance, l’accession et la circulation de l’information, les possibilités et/ou limites technologiques de son époque. Tout cela déterminera le potentiel de ses champs personnels d’action et d’investigation.

Comme chacun de nous, me direz-vous…

Certes oui, mais par sa pratique, l’artiste transpose sa perception de l’univers en une proposition qu’il soumet à la société. Parfois, cette proposition trouve un large écho chez ses concitoyens, parfois non. D’autres, après un succès fulgurant, retomberont dans l’oubli aussi vite. Certaines propositions ne s’adressent qu’à une petite minorité, une élite spécialisée, parce que certaines clés parfois obscures au commun des mortels sont requises pour déchiffrer le message. Cette élite se chargera par après de traduire les propositions pour qu’elles puissent êtres reçus par l’ensemble de la société sous d’autres formes vulgarisées et moins indigestes.

Il est étonnant de voir aujourd’hui la popularité des reproductions d’œuvres impressionnistes du XIXe siècle accrochées au mur de nos habitations ou de nos espaces de travail. Pourtant, à l’époque de leur création, elles avaient été rejetées par l’ensemble de la société. Seule une petite élite avait supporté ces artistes maudits. C’est que la société a évolué et que la vision de ces artistes morts depuis longtemps à été intégrée à nos valeurs, à notre « sens commun ». Assimiler des idées nouvelles, ça peut prendre beaucoup de temps…

L’individu, dans sa société, vit le nez collé sur son quotidien. L’artiste perçoit au-delà de ce quotidien. Alors, qui sommes-nous donc pour décider quel artiste ou quelles formes d’art sera ou non pertinents pour notre avenir?
Les politiques culturelles se doivent donc de favoriser l’expression artistique sous toutes ses formes et dans toutes ses tendances. Seul le temps décidera de ce qui sera véritablement signifiant pour les générations futures et ce qui se retrouvera dans les oubliettes de l’histoire.

C.P. Nolin, 2013

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